Le disque compact en tant que mythe par J.D. Michalak
Processus de lecture du CD
Inaccessibilité oculaire de la lecture
Lorsque le tiroir se referme, que le lecteur prend en charge de lire le CD, l’auditeur n’a plus de contrôle, n’a pas d’accès, même oculaire, à ce qui se produit. C’est un événement foncièrement magique qui a lieu, ou aucun n’est convié mais duquel tous peuvent tirer les résultats. Alors qu’on peut ouvrir le capot de son automobile, voir la cuisson d’un plat au micro-ondes, et ainsi de suite, on ne peut jamais assister à la lecture d’un CD par le lecteur. D’autres appareils nous empêchent également de voir le processus de lecture : par exemple les lecteurs de cassettes audio et vidéo magnétiques. Mais la différence reste grande : on peut très aisément voir les têtes de lecture d’un appareil vidéo en ouvrant la portière, y voir le mécanisme de lecture et déduire le frottement des têtes sur la bande. Le tiroir fermé du lecteur CD, quant à lui, nous protège d’une lecture bien plus fantastique : il nous protège la vue du laser, de ce trop-plein lumineux que serait d’y être exposé. Le laser est symbole de conscience, d’un soleil qu’on ne peut fixer, et d’où l’on devrait déduire que sa force est trop grande pour qu’on y ait vulgairement accès. Ce procédé d’extraction des données ne devrait pourtant rien dire sur les données elles-mêmes, qui ne sont que des signaux binaires, malgré quoi le procédé de lecture pare l’essence du phénomène d’un langage qui veut signifier, par la distance, l’inaccessibilité, la pureté originelle.
Vitesse de rotation
On peut avoir compris qu’un disque compact, à l’interne, tourne rapidement ; soit qu’en le retirant il tournait encore en ralentissant, soit qu’on ait fait usage d’un lecteur CD qui permet grâce à une petite fenêtre de plastique de voir la surface étiquetée du CD, et de le voir tourner. C’est un exploit olympien qu’exécute la machine pour nous : celui de faire tourner le disque aussi rapidement. Si l’on sait qu’un vinyle de 12 pouces à 45 tours minute est de plus grande qualité qu’à 33 tours parce qu’il permet des sillons plus larges et mieux définis, doit-on déduire qu’un CD, qui effectue de 196 à 568 rotations par minute, rend un produit d’une qualité proportionnellement supérieure? Évidemment non : au niveau du vinyle, la surface est utilisée pour ses composantes moléculaires propres, se sont elles qui forment le sillon. Les sillons du vinyle sont plus larges, tandis que le CD reconstitue un sillon plus petit certes, mais dont la possible définition est limitée. Une telle vitesse, dans un lieu clos baigné d’obscurité, et où jaillit un laser, pourrait pourtant nous inspirer l’espace, le cosmos, des formules de physique quantique, des cosmogonies technocratiques ; mais cette vitesse et son contexte ne sont ici que des signes trompeurs.
Ghetto-blasters
Damascius serait sans doute resté bien perplexe devant une minichaîne stéréo. Voilà un produit qui transcende toute aporie, offrant au consommateur l’Un enfin achevé. Pourquoi séparer un amplificateur d’un lecteur CD, et ces derniers des hauts parleurs? Ces petits systèmes de son, dont sont équipés un nombre incalculable de foyers, nous suggèrent l’idée qu’entre le CD et les hauts parleurs, le transfert se fait directement, que les intermédiaires sont tronqués et que la qualité en est donc meilleure, comme si on avait réussi à isoler une partie d’un problème d’algèbre et à réduire le nombre de variables de l’équation. On tente de faire produire à ces systèmes des ultra basses pesantes, des hautes présentes ; mais le résultat est la plupart du temps médiocre. À vrai dire, on ne prétend pas tant sur leur qualité, on s’accorde généralement qu’ils sont plus pratiques que performants. Mais cette idée d’unification nous ramène néanmoins dans l’ordre du magique : non seulement le CD est lu à l’interne, mais son signal est envoyé aux hauts parleurs «directement», par un procédé interne obscur dont les secrets sont inviolables; allez essayer de réparer vous-même un ghetto-blaster, ou simplement de l’ouvrir : vous pourriez découvrir non seulement une quantité de vis surprenante, mais des sections collées, à jamais scellées.
Laser
Le laser : phénomène mystique que cette divine lumière cinglante qui vient recueillir sur une surface pure des données fixes, prédéterminées. Rien n’est laissé au hasard, tout est précis, tranchant, efficace avec un laser. On en oublie les efforts du convertisseur numérique à analogique qui calcule constamment l’équivalence entre les données numériques et le signal analogique qui est envoyé à l’amplificateur, on oublie les efforts constants du système de correction d’erreur, qui recalcule les ondes sonores, les vérifie maintes fois, et fait des moyennes lorsqu’une poussière, une trace de doigt ou une égratignure empêche le laser d’extraire les données correctement. Le laser est comme le cœur de cette machine, autour duquel on se demande bien pourquoi la boîte est si grande. Le laser engendre une symbolique infiniment riche en pureté, clarté, perfection, précision, qui laisse croire que le son est affecté par ce moyen, que le son est transporté par le laser ; on croit que le laser génère le son, et une correspondance est ainsi faite entre la beauté de l’un et ce qui est perçu de l’autre, alors que ce sont deux choses bien distinctes en réalité.
Relation de l’auditeur au médium
Le disque compact s’est vu accorder une dimension socioaffective particulière en tant qu’objet technologique. Son esthétique, combiné avec ses aspects pratiques, en ont fait un objet de consommation par excellence, ou la forme subjugue le contenu pour créer un nouveau système relationnel. On serait ici tenté de reprendre Magritte et son « Ceci n’est pas une pipe », comme quoi le disque n’est pas le son, le médium n’est pas le message. Si en peinture, depuis la modernité, le langage plastique a supplanté le réalisme, et qu’on doive comme ce peintre surréaliste belge considérer le produit artistique pour ce qu’il est, en tant que ce qu’il est, et hors des références à la réalité, il faudrait, en son, inverser la proposition pour oublier le langage plastique dont nous affublent les disques et autres médiums, et écouter la musique elle-même, l’enregistrement pour ce qu’il est, hors de ce que le médium suggère. Ainsi peut naître une relation moins aliénée, plus libre, et plus objective vis-à-vis de nouvelles technologies trop souvent circonvenantes.
